L’orientation continue de l’intention incarnée
Ce que dit le sanskrit
Bhāvana (भावना) vient de la racine bhū : être, devenir. Littéralement, faire être, faire advenir, faire mûrir.
Selon T. Krishnamacharya
Bhāvana est une attitude bénéfique ou une disposition mentale qui est consciemment cultivée, malgré les tendances contraires. C’est un effort actif, conscient et répété, une direction délibérée, habile et intentionnelle de l’esprit pour favoriser un état d’être spécifique, positif et thérapeutique tel que la bienveillance ou le calme.
L’« attitude » de la pratique
Bhāvana établit l’humeur ou la direction mentale d’une pratique de yoga, garantissant que l’asana n’est pas qu’un simple exercice physique mais une entreprise mentale et spirituelle. Sans Bhāvana, l’asana n’est que « danse ou théâtre » (Krishnamacharya).
Selon Patañjali
Patañjali l’emploie précisément à propos des yama et niyama (règles et principes de base). Sa méthode tient en un sūtra : pratipakṣa-bhāvana (II.33) . Quand surgit la pensée contraire (la violence, le mensonge), cultivez délibérément son opposé. On ne combat pas la mauvaise herbe de front : on sème autre chose, et on l’arrose.
La tradition bouddhique, elle, a fait de bhāvana le mot même de la méditation, non un état, mais un moyen.
Dans tous ces usages, une même constante : bhāvana, c’est ce que l’on arrose.
Bhāvana et famille de postures
Sur le tapis, le principe est le même. Chaque famille de postures porte sa propre bhāvana, non pas un objectif à atteindre, mais une qualité à laisser advenir et entretenir.
– Les postures debout cultivent l’enracinement : le dialogue entre ce qui, dans le corps, s’appuie sur la terre et ce qui s’en élève.
– Les flexions avant invitent au retrait des sens, l’écoute intérieure; le flux du dehors se réduit, le système se réorganise.
– Les extensions arrière ouvrent l’avant du corps, exposent la gorge, la poitrine, le cœur et sollicitent le courage, la confiance, l’ouverture.
– Les torsions essorent et clarifient, par le jeu des pressions internes.
– Les inversions renversent les repères, et avec eux le poids des habitudes.
– Les postures de récupération invitent à l’abandon : l’effort volontaire se retire pour que le relâchement profond prenne le relais.
L’union des contraires
On remarquera que les qualités attribuées aux familles de postures rassemblent des forces opposées : s’enraciner pour s’élever, s’exposer et se tenir, agir et recevoir.
Dans les yoga sutra , Patañjali précise que la posture est ferme et aisée, les deux à la fois, jamais l’un après l’autre (Sthira-sukham āsanam ; II.46).
La bhāvana est ce qui permet de tenir les contraires ensemble, au lieu d’osciller de l’un à l’autre.
La tradition nomme ces forces : les guṇa.
- Tamas, l’inertie, la lourdeur qui stabilise ou qui enlise.
- Rajas, le mouvement, l’ardeur qui anime ou qui agite.
- Sattva, la clarté, non pas un troisième terme qui s’ajouterait, mais l’équilibre lumineux qui apparaît quand les deux autres se tiennent en juste proportion.
Une posture trop tamasique s’effondre ; trop rajasique, elle se crispe. La bhāvana règle le mélange.
Et le fruit, Patañjali le donne aussi : quand la posture est établie, les paires d’opposés cessent de nous frapper (II.48). Chaud et froid, effort et fatigue, plaisir et gêne ne nous ballottent plus. On ne les a pas supprimés, on a trouvé le point où ils s’équilibrent.
Le souffle, conducteur
Mais comment tenir cette orientation dans la durée ? Pas par la pensée : une orientation qui reste dans la tête ne descend pas dans les tissus. Ce qui la porte, c’est le souffle.
On règle le rapport entre inspiration et expiration, on dirige le flux vers la zone en jeu. Dans une extension arrière, c’est l’inspiration qui porte l’ouverture. Dans une flexion avant, c’est l’expiration qui accompagne le retrait. Sans le souffle, la bhāvana reste une idée. Portée par le souffle, elle devient un langage que le corps entend.
La forme et son contenu
Sans bhāvana, la posture reste une forme bien réalisée mais absente. Avec bhāvana, la forme devient vivante.
Une posture statique comme Trikoṇāsana (triangle), simple en apparence, révèle l’élève qui exécute et celui qui cultive. Le corps est identique ; la conscience non.
C’est pourquoi, dans les ateliers, chaque séance s’ouvre sur une orientation. Non pas un thème flottant, mais trois réglages concrets qui la rendent opérante :
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- le souffle (son rythme, son espace),
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- le regard (dirigé, concentré, absorbé),
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- la qualité de l’effort (tonique, réceptive).
Chaque posture les reprend, les module. Et de la constance émergera l’immersion dans la bhāvana. Méditer dans la posture.
Entre concept et expérience
Prenons par exemple, le premier des yama (ahimsa/ la non-violence) qui à première vue peut sembler dogmatique. Une règle, une injonction à observer. Et pourtant c’est aussi le moyen de développer un champ de conscience tout autour de celui qui la cultive. Le sūtra II.35 le confirme :
« Ahiṃsā-pratiṣṭhāyāṃ tat-sannidhau vaira-tyāgaḥ » (Quand la non-violence est fermement établie, l’hostilité cesse en sa présence.)
Entre le précepte et son fruit, entre la carte et le territoire, quelque chose opère : ce quelque chose, c’est la bhāvana.
Cultiver, pas fabriquer
Une nuance, essentielle : la bhāvana ne se force pas. On ne fabrique pas l’enracinement en le voulant, on crée les conditions pour qu’il advienne, et on observe. Comme au jardin : on prépare la terre, on sème, on arrose. La croissance ne nous appartient pas.
Au fond, même « cultiver » en dit trop. La bhāvana ne fabrique rien : elle permet à l’expérience d’être vécue. On sème une orientation, on ouvre un espace et ce qui s’y vit ne nous appartient pas. C’est ainsi qu’ahiṃsā, un jour, cesse d’être un effort pour devenir un climat.
