Lorsqu’on tient Tāḍāsana (Posture de la montagne) avec précision, tout est conscient : le poids réparti sous les quatre coins des pieds, les rotules qui montent, les omoplates qui descendent, le sommet du crâne qui s’élève. Rien n’est acquis, tout se surveille. Puis, avec les mois, quelque chose change : le corps retrouve seul l’organisation, avec un sentiment de justesse.
C’est l’automatisme. Et c’est une aide précieuse. Sans lui, chaque posture resterait un chantier permanent, chaque cours une accumulation de rappels épuisants. L’automatisme libère l’attention : il permet d’aller plus loin, d’affiner ce qui, sans lui, resterait grossier.
Mais ce qui construit peut aussi enfermer. Une fois l’organisation automatique installée, elle tend à se répéter identique à elle-même — même si le corps, le jour, l’état intérieur ont changé. On exécute la posture qu’on connaît, plus tout à fait la posture d’aujourd’hui.
B.K.S. Iyengar le rappelait à sa manière, sans ménagement, à ses élèves occidentaux qu’il retrouvait d’année en année : de reprendre chaque posture comme si on la découvrait pour la première fois. Ce qu’il leur reprochait n’était pas le travail — c’était sa nature. Trop d’attente dans le geste, trop de calcul vers un résultat, une forme de course à la performance qui s’installait sous couvert de rigueur. Une posture attendue n’est plus vraiment cherchée ; elle est simplement rejouée.
L’automatisme, qui fut la condition de la justesse, devient alors ce qui l’empêche de se renouveler — précisément quand il se met au service de l’attente plutôt que de l’action elle-même.
La pratique consiste alors à faire les deux mouvements à la fois : construire des automatismes assez solides pour ne pas repartir de zéro à chaque tapis, et savoir les suspendre assez souvent — recommencer, au sens d’Iyengar — pour que le corps reste disponible et que la conscience ne s’endorme pas, sans attente de ce qu’il devrait y trouver.
