AUM n’est pas un mot qu’on articule, mais un son qu’on fait vibrer, en trois variations qui s’enchaînent sans rupture. Récité en groupe, toutes voix entremêlées, il fait résonner les têtes et les poitrines et change la nature du son : il ne s’entend plus seulement, il se ressent, il traverse chaque corps présent dans la salle.
Ces trois variations se prolongent l’une dans l’autre comme les trois états que nous traversons chaque jour sans y penser : la veille, le rêve, le sommeil profond.
Au cours des stages de Christian Pisano, en début de pratique, il y avait cette recommandation après avoir prononcé le AUM : écouter la résonance du son dans le silence. Rester avec ce qui demeure quand il n’est déjà plus là. Ce qui vibre alors, le shivaïsme du Cachemire lui donne un nom : spanda, le battement subtil qui anime le silence autant que le son.
Ce silence porte aussi un autre nom : turīya, le quatrième état. Il n’est pas un état de plus, ajouté aux trois autres comme une quatrième case sur une liste. Il est ce qui les traverse tous, sans se confondre à aucun, la conscience qui observe la veille, le rêve et le sommeil sans jamais devenir l’un d’eux.
On pourrait s’arrêter là et faire d’AUM un objet d’étude : trois variations, un silence, une correspondance élégante entre le son et les états de conscience. Mais réciter la syllabe avec la prononciation la plus exacte ne produit rien par soi-même. La justesse acoustique n’est pas le propos.
Récitée comme mantra à voix haute ou murmurée, la syllabe devient praṇava, la vibration primordiale. Ce glissement change tout : AUM n’est plus un son qu’on émet pour décrire quelque chose, il devient praṇava, un outil d’éveil, d’observation et de méditation par le simple pouvoir du son et des vibrations subtiles.
C’est cet usage qui distingue le mantra de la simple parole. Une phrase informe, un mantra oriente. Il n’a pas besoin d’être compris pour agir : il a besoin d’être répété, jusqu’à ce que l’attention, dispersée sur mille pensées, trouve un seul point où se poser.
Un son, ou un outil : la question n’appelle pas de réponse définitive, elle indique simplement où regarder. Ce n’est pas la syllabe qui change quelque chose en nous. C’est ce que nous bâtissons avec.
